9/15/2011

Vampires et autoréférences

Les vampires sont devenus un tel phénomène culturel que personne ne peut plus les ignorer... Pas même les vampires. Leur mythe les poursuit. Tôt ou tard, on les accable de questions. «Êtes-vous des morts-vivants?» «Êtes-vous repoussés par les croix?» «Dormez-vous dans un cercueil?» «Êtes-vous plus sanguin ou psychique?»

Il est devenu difficile d’écrire une histoire sur les vampires sans traiter du sujet de l’autoréférence. Comment les vampires se sentent par rapport à l’image que la culture (cinéma, télévision, littérature, bande-dessinée, folklore, etc.) véhicule d’eux?

Les vampires aussi sont contre les clichés

Le vampire est un amoncellement de clichés, qu’on le veuille ou non. Dents pointues, soif de sang, vie nocturne, j’en passe et des meilleures. Deux ou trois suffisent à camper un personnage. Inutile de tout prendre, vaut mieux en laisser.

Les vampires ont alors la mauvaise tendance à qualifier de ridicule les clichés qui ne les affectent pas, tout en soulignant par des «ça c’est vrai» ceux qui les affectent. Louis nous dira que nous sommes bien naïfs, nous mortels, de croire qu’il serait repoussé par une croix, ou tué par un pieu fiché dans son cœur. «Des conneries» dira-t-il, voulant faire moderne. Mais le reste? Le soleil, les dents, le sang? Tout ça c’est vrai. Donc, pas si mals, les mortels.

Interview with the vampire débute donc sur une mise au point. Elle a le mérite de refléter le point du vue du personnage, celui de son auteure étant plus subtil. Ainsi, dans Queen of the Damned, un autre personnage, amnésique au bout d’une très très longue vie, doit se découvrir, apprendre qui il est et en quoi il diffère des autres. Comprenant qu’il est un vampire, il se conformera machinalement à l’image du vampire classique du moment, plus ou moins celle imposée par Bela Lugosi et Christopher Lee: la cape noire à revers rouge. C’est en présence d’autre vampires qu’il surmontera ses stéréotypes.

Vampires et société

La question de l’autoréférence dans toute fiction vampirique est donc indisociable du degré d’organisation de la «société des vampires» que l’auteur mets en scène dans son texte. En général, moins elle sera présente, et plus le vampire devra se définir en fonction du regard des mortels.

Le vampire solitaire

Traditionnellement, le vampire est un monstre isolé. Il pouvait à la limite avoir, comme Dracula, quelques sbires plus ou moins harpiestes. Assez vite, il a appris à vivre en couple. Mais toute idée d’une sorte de gouvernement parallèle des vampires, ou même un simple club social, était exclus.

Un vampire isolé se retrouve dans un totale relation chasseur-proie, où les rôles d’ailleurs tendent à s’inverser pour un oui ou pour un non. Il doit se rapprocher des mortels pour les chasser, mais il sait parfaitement que, s’il exagère, on viendra le ceuillir dans son repaire lorsqu’il sera vulnérable (ce qui se produisait d’ailleurs invariablement).

Un vampire dans cette situation a presque toujours le réflexe, et c’est assez curieux, de se mêler à la bonne société, voire la noblesse — peut-être parce qu’elle est moins encline à se balader dans les cryptes avec des torches et des bâtons pointus. Il tentera du mieux qu’il le pourra de cacher ses tares et ses instincts derrière des manières irréprochables, une grande générosité et une respectueuse galanterie. En tout point, il se définira donc comme un citoyen modèle. Mais le vampire solitaire n’est pas un mythomane, et il n’est jamais dupe de sa mise en scène. Dès qu’il a une chance de se livrer à ses instinct bestiaux et à apparaître dans toute sa gloire ténébreuse, il ne s’en prive pas.

Le problème de l’autoréférence se posait peu à l’époque, mais le vampire était déjà une mode qui faisait littéralement fureur. Féval disait lui-même qu’on ne voyait partout que des vampires et s’en désolait, avant d’en ajouter quelques uns. Dans sa position délicate, le vampire solitaire doit redoubler de prudence. Il doit s’effacer de la société des mortels, mais on ne peux pas vivre très longtemps sans société. Il cherchera un compagnon, mais les histoires d’amour finissent mal (en général). Il lui faut alors composer d’une manière ou d’une autre avec la société des mortels.

Une de ces manières, assez rare, est de sombrer dans le déni. Les vampires n’existent pas, c’est absurde. Ainsi Martin, dans le film éponyme de George Romero, passe une bonne partie de son temps à expliquer qu’il n’est pas un vampire à son oncle, qui s’apprête à le tuer, et sa cousine, qui entretient quelques doutes. Le reste du temps, il égorge des victimes ou tente d’établir une relation amoureuse avec une mortelle. Rassurez-vous: ça ne resemble pas à Twilight.

Le vampire solitaire utilise parfois son mythe afin de se nourir. Ainsi, dans le film The Hunger, les vampires vont chasser le gothique dans un spectacle de Bauhaus, utilisant leur image très en vogue pour séduire un couple en mal d’émotions fortes (ils seront servis). C’est une pratique en perte de vitesse; nous ne sommes plus dans les années 80, et Bauhaus ne donne pas de spectacle toutes les semaines (hélas).

Une autre manière est de tenter d’établir une relation avec les mortels. Dans le trop peu connu film canadien Blood and Donuts (ne vous laissez pas distraire par le titre, c’est une petite merveille), le vampire se crée à la faveur de quelques bonnes actions des amis parmi les désœuvrés et les laissés pour comptes qui gravitent autour d’une beignerie. Mais ce n’est pas nécessairement simple. Il faut commencer par surmonter les préjugés engendrés par le folklore, et vaincre des méchants qui, avides de pouvoir, tentent invariablement de voler l’immortalité des autres. Ce n’est pas si difficile partout cependant. Dans un film dont j’ai oublié le titre, les vampires parviennent à se mêler sans problème au mortels et peuvent même avoir des petites amies qu’ils bassinent sans arrêt à propos de leur malédiction tout en redoublant leur secondaire depuis presque un siècle. La belle vie quoi! Quoi qu’il y a toujours un loup-garou qui fait chier.

Le vampire grégaire et son identité

Quand l’indice de moumounerie est moins élevé les vampires ont tendance à combler leur besoin de société en se réunissant par petites groupes. Les exemples abondent: en littérature, Lost Souls; en bande dessinée, 30 Days of Night; au cinéma, Near Dark, Lost Boys et j’en passe. C’est une solution intermédiaire entre le vampire solitaire et le gouvernement parallèle.

Le groupe tend à rester petit. Trop de bouches à nourrir attirent nécessairement l’attention. Le groupe fait rarement preuve de prudence cependant. Presque toujours, les membres s’encouragent les uns les autres à poser des gestes plus extrêmes, le chef étant généralement le plus violent de tous. Ils trouvent des moyens pour dissimuler leurs exactions. Nomades, ils sont plus difficiles à attraper. Ils peuvent capturer leurs proies dans un patelin, les torturer dans un autre et balancer les cadavres à trois ou quatre endroits différents. Avant que les morceaux soient recollés, ils sont déjà loin. Ils cherchent les lieux isolés où ils peuvent se laisser aller à leurs instincts en toute quiétude.

Les vampires qui se déplacent en troupeaux — pardon, je veux dire «en meutes» — ont assez peu de problèmes avec le mythe du vampire, pourvu qu’il reste un mythe. Dans 30 days of night, le chef de la meute est très clair: on s’est emmerdé durant des siècles pour que les humains croient que nous ne sommes que des histoires, on va pas laisser de témoins maintenant. Ils excellent à ne pas laisser de témoins. Lorsque le groupe capote, c’est parce que le petit nouveau a des gros problèmes d’intégration. D’ailleurs, comme s’ils voulaient se cacher derrière le mythe, ils sont l’antithèse du vampire solitaire et aristocrate. Même très anciens, ils adoptent les codes marginaux du moment, posant en punks, en motards ou autre «bande de jeunes».

Les vampires et leur hiérarchie

À mesure que le genre la fantasy urbaine gagne en popularité, les vampires se dotent de société complexes, avec un appareil gouvernemental développé, la plupart du temps totalitaire et traditionaliste. Les Volturi de Twilight ou l’Autorité de True Blood en sont des exemples biens connus, mais on voit ces organisations esquissées à gros traits dans des œuvres populaires comme les différents Blade (sans toujours beaucoup de cohérence, pour dire le moins) ou Daybreakers (capitalisme en action).

On aurait du mal à situer les auto références dans ce type d’histoires, parce que les cas varient beaucoup. Par définition, la fantasy présente un univers alternatif; l’auteur a donc toute latitude pour changer n’importe quel aspect de cet univers, y compris les mythes vampiriques. En fantasy, le vampire n’est plus isolé. Il a fait partie du monde durant des siècles, souvent des millénaires, et a eu l’occasion de l’influencer. Ainsi, dans Buffy, Dracula est un vampire unique, dans les pouvoirs et le comportement sont très proches de sa représentation dans les films. Il est le seul vampire, par exemple, à posséder un pouvoir hypnotique, ou encore à se métamorphoser. Il semble avoir inspiré le personnage de fiction dans un besoin de publicité. Dans l’univers du jeu de rôles Vampire : The Masquerade, Dracula est encore responsable de sa propre légende, répandant de fausses informations et venant mettre des bâtons dans les roues de quiconque voudrait le rechercher. La fantasy urbaine est l’occasion rêvée de jouer l’autoréférence.

Dans les aventures merveilleuses de Sookie Stackhouse et leur pendant télévisuel True Blood, les vampires sont directement en relation avec les mythes. Le sang synthétique permettant en théorie à un vampire de survivre sans boire de sang humain, ils tentent de sortir du garde-robe et de se tailler une place. C’est bien sûr assez compliqué. Les humains sont intolérants de nature, et les vampires ne sont pas tous d’accord avec le régime synthétique. D’autant que les vampires mentent allègrement pour améliorer leur image, par exemple en prétendant qu’ils sont vivants et simplement infectés. Les vampires luttent néanmoins contre des mythes tenaces qui leur pourrissent la non-vie. Que le récit se déroule (la plupart du temps) en Louisiane n’est pas un hasard: les références à Ann Rice ne sont pas rares, et il est explicite que les vampires et leurs fans (les «fangbangers») n’y sont pas insensibles.

Dans Perfect Creature, les vampires (appelés Brothers) contrôlent entièrement leur mythe, élevé à une sorte de religion d’état. Les humains sont tenus dans une terreur constante de la maladie, dont seul le sang des Brothers peut les protéger. Les humains acceptent de bon gré de nourrir les Brothers de leur propre sang, dans une relation où, comme dans la ferme des animaux, certains sont plus égaux que d’autres.

Dans le très médiocre (pour être gentil) Blade III, Dracula (curieusement un très ancien vampire Mésopotamien, allez y comprendre quelque chose) est très insulté des représentation kitch faites de lui par des goths. Le film est merdique, et je suis très insulté par la représentation qu’il fait des goths.

Conclusion de service

Le vampire a été étudié par la littérature sous à peu près tous les angles, et celui de le placer face au miroir (ho! ho!) de ses mythes n’est pas vierge (et re-ho! ho!). Il reste intéressant. Et je crois sincèrement que tout auteur voulant se frotter au sujet doit se demander comment son personnage se situe face à son mythe, simplement parce que personne aujourd’hui ne peut ignorer les vampires, les vampires encore moins que les autres.

3 commentaires:

Leif a dit...

Le vampire est tellement utilisé aujourd'hui à toutes les sauces qu'il devient de plus en plus difficile de le mettre face à son mythe.

Amant, ami, protecteur romantique, chasseur (quoique de moins en moins), professeur, enquêteur, etc., le visage du vampire a évolué à la même vitesse que ses déplacements.

Le mythe du vampire fait presque parti du folklore. Lorsque je vois un vampire consulter ses textos, je sourcille malgré moi. Il y aura toujours pour moi une part du vampire qui appartiendra à une autre époque. Mais il faut bien accepter le fait que ce démon est de plus en plus captivé par la vie moderne et de moins en moins préoccupé à maintenir une image mythique.

Personnellement, je ne me questionne plus tellement sur les balises entourant les vampires. D'ailleurs, je trouve que l'on passe de plus en plus rapidement dans la littérature et le cinéma sur ce que doit être un « vrai » vampire.

J'ai l'impression qu'il devient de plus en plus un personnage pratique et payant à mettre dans son histoire au profit du prédateur qu'il est censé être. Et j'ai aussi la vague impression que cela arrange bien nos mordants amis également.

Philippe Roy a dit...

La meilleure manière de lutter contre cela est sans doute de faire comme nous et d’écrire nos propres histoires de vampires.

Leif a dit...

Entièrement d'accord avec toi Philippe. Et j'espère que nous ne serons pas les seuls...