9/06/2011

Mythologie, passion et écriture

Petit, tout le monde croyais que j’étais passionné de science. Je l’ai cru moi-même, à vrai dire, mais je ne le crois plus. Je crois que j’étais simplement un enfant curieux. Je me posais des questions sur tout ce que je voyais. J’ai grandi en campagne, et j’ai donc vu beaucoup de choses. Des plantes et des animaux de toutes sortes, pour commencer, et des étoiles par millions. Les citadins ne peuvent rêver au nombre d’étoiles qu’il y a dans un ciel non pollué. Dans le monde des Bergers, c’est une des premières choses que j’ai faites: remettre les étoiles en place. Ce n’est rien.

Ceci dit, dans le Je me petit-débrouille (devenu platement «les Débrouillards» par la suite), c’était surtout les récits mythologiques qui m’intéressaient. Chaque corps céleste, et surtout chaque constellation, avait son histoire. Comme j’étais aussi passionné de mots, j’avais recçu de grands dictionnaires en cadeau (si si, ça existe) et je cherchais les noms de ces personnages, dieux ou mortels, passant de l’un à l’autre au gré de leurs généalogie (ou de leurs aventures, surtout dans le cas de Zeus). J’ai appris par la suite que je n’étais pas le seul.

Même sans contexte

Ce qui me frappe aujourd’hui, alors que j’essaie de tisser des histoires, c’est que tous ces récits mythologiques que j’ai lu et relus me passionnaient en dépit de tout contexte narratif. Même en termes encyclopédiques, avec les renvois et les différentes versions, les mythes gardaient leur magie. Saturne dévorant ses enfants, l’orgueilleuse Cassiopée, Perséphone et les enfers... Et Héraclès, Héraclès surtout, destiné à être un héros, massacrant sa propre famille, expiant à travers ses travaux, tuant des monstres invincibles, puis forcé de se suicider à cause de la jalousie de sa femme. Destins tragiques, dieux cruels, tout frappait l’imagination.

Les mythes religieux ont cette force: ils renferment tous quelques chose de fondamental, de fascinant, qui conserve sa force même hors de tout contexte narratif. Peu d’auteurs contemporains ont élaboré un mythe comparable à la puissance d’un Percée, chevauchant Pégase, terrassant un monstre en lui présentant la tête de Méduse pour sauver Andromède, fille de Cassiopée. Notez que chaque personnage ici a son nom et son histoire propre. Pégase n’est pas un membre d’une espèce de chavaux ailés, c’est un exemplaire unique, fils d’un dieu et d’une gorgone, à la naissance miraculeuse.

Le phénomène de la naissance miraculeuse est très commun dans les mythes du monde entier. Dans la mythologie grecque, Pégase est en bonne compagnie et Athéna, née de la cuisse de Jupiter ,et Dionysos, né de sa tête ne sont que deux exemples. La mythologie Chrétienne présente bien sur Jésus Christ, né comme on le sais d’une vierge, ou encore Isaac, né d’une mère stérile et âgée de 90 ans. Horus, dieu Égyptien bien connu, nait de l’union d’Isis avec un Osiris momentanément ressucité, auquel elle avait greffé un sexe d’argile pour replacer l’ancien, dévoré par les poissons. Bien peu de personnages divins, à vrai dire, ont une naisance normale, et plusieurs personnages mythologiques partagent avec eux l’honneur de la naissance miraculeuse.

Héros modernes

Un auteur peut facilement se prendre à rêver devant tous ces grands mythes, qui passionnent encore après des millénaires. Toutes nos recherches sur la narration, sur le rythme et la manière de raconter des histoires ne sont donc que de la foutaise?

Ces mythes mémorables qui  ont traversé les millénaires sont le résultat d’une sorte de sélection naturelle des idées. Tout le long de son histoire, les hommes ont inventé des personnages ou les ont modifiés, adaptés à leurs époques. Les idées les moins mémorables ont été effacées ou intégrées à d’autres. Le panthéon égyptien a prêté ses dieux au grec, qui ont retransmis les leurs presque intégralement aux romains. Le récit du Déluge est une adaptation par les Juifs d’un épisode de l’Épopée de Gilgamesh, la plus ancienne épopée écrite connue.

Peu d’auteurs modernes ont su créer de telles icones, capables d’être reprises, adaptées et de prétendre à l’immortalité. Il y en a tout de même quelques unes. H. G. Wells a lancé tous les grands thèmes de la science fiction. Bram Stoker avec son Dracula, Mary Shelley avec Frankenstein, Robert E. Howard avec Conan, Lovecraft avec Chtulhu et sa bande de joyeux drilles. Dans plusieurs cas, les monstres ont considérablement changé avec le temps. Dracula, en particulier, n’a pas grand chose à voir avec l’original. C’est le prix de l’immortalité. Le monstre a volé en douce le nom de son créateur. Conan est devenu une bête épaisse, en accord avec les modestes ambitions des scénaristes américains et la capacité d’expression d’un culturiste devenu acteur (devenu gouverneur). Mais les personnages vivent, tout le monde les connaît, chacun peu les réinterpréter.

Les personnages de bd sont en bonne voix aussi, mais il leur reste la barrière de la marque déposée. Alors que la littérature impose une limite au droit d’auteur (quelques décennies après la mort de l’auteur, variant selon les pays), les super-héros sont des produits commerciaux. Ils vivront tant que leurs propriétaires y trouveront un profit. Pour le moment, ils le trouvent. Star Wars aussi réussit assez bien dans le domaine des marques déposées.
Si ces mythes modernes, entretenus et parfois créés par un marketing tapageur et le culte du produit dérivé, sont farouchement défendus par leurs ayant droit, ils restent qu’ils sont adaptés en parallèle par la fan fiction. Impossible à diffuser, d’une qualité suspecte (un véritable auteur ne créerait-il pas son propre univers?), la fan fiction reste le meilleur indice qu’un mythe a le potentiel de l’immortalité.

Essais et erreurs

Qu’ils soient anciens ou modernes, les héros immortels ont comme point commun d’avoir été approprié par plusieurs auteurs indépendants les uns des autres. Ils ont été réinterprétés, réinventés. Murnau rendit Dracula sensible au soleil, un autre l’affubla d’une histoire d’amour avec Mina Harker. Elle-même tend à se transformer en vampire, à la faveur des Gentlemen Extraodinaires et des leurs émules.

Si une modification plus ou moins majeure au mythe obtient le sufrage des auteurs suivants, c’est que cette modification ajoute au caractère fascinant du personnage. Mina Harker aurait certainement été terrifiée à l’idée de devenir le monstre qu’elle combattait, mais il faut bien admettre que «vampire» résonne plus que «sténographe». Dracula serait furieux qu’on affirme qu’il puisse tomber amoureux, et en particulier de cette gourdasse, mais l’amour vend, et surtout l’amour immortel. Jonathan est le grand oublié de l’histoire.

Notons que le Christ et sa bande n’échappent pas non plus à ces réinterprétations. Les multiples évangiles apocryphes donnent l’image d’un Christ aux valeurs passablement trop orientales pour les églises actuelles, probablement parce que les évangiles étaient avant tout des œuvres de propagandes, certaines devant soutenir l’empire d’occident, d’autres l’empire d’orient, d’autres encore le gnostisme. Les descendants ou réincarnations du Christ, les nouveaux prophètes et les autres charlatans continuent aujourd’hui encore ce travail d’appropriation. La tradition elle même ajoute des mythes, tel le juif errant. Une tradition médiévale identifie Marie-Madeleine à une prostituée, ce qui est complètement inexplicable, mais tellement repris que plusieurs deraient prêt à jurer que c’est... parole d’évangile. Même les œuvres de fiction influencent le mythe du Christ et la perception que nous en avons. Ce n’est pas pour rien que le Vatican s’est ému du Da Vinci Code, ou que des cinémas ont été menacés d’incendie s’ils présentaient Last Tentation of Christ. Les  mythes ne sont jamais fixés dans le roc, ils évoluent et se transforment.

Chaque nouvelle adaptation fait donc plus que publiciser le mythe: il ajoute à ses caractéristiques. Les ajouts fascinants colleront, au déplaisir des orthodoxes, et seront repris. Chaque fois, le mythe améliorera ses chances d’accéder à l’immortalité. Peut-il deviendra-t-il si riche qu’il pourra fasciner même à travers le filtre encyclopédique d’un dictionnaire.

3 commentaires:

AlexFG a dit...

Je crois que ce que tu décris ici explique très bien pourquoi il est si difficile de créer une mythologie originale de qualité.

C'est qu'on ne se compare pas seulement à l'oeuvre d'un ou de quelques génies littéraires: on se bat contre l'évolution de mythologies qui mettent des siècles à se développer vers l'état le plus resplendissant, le plus populaire, et le plus commercialement profitable.

Je me sens moins mal avec les difficultés que j'ai eues à créer une telle mythologie maintenant!

Philippe Roy a dit...

Certains y parviennent malgré tout. En gros, il y a deux moyens: un travail colossal qui coupe le souffle par son sens du détail, sans perdre de vue l’ensemble (comme Dune ou Lord of the Ring) ou un budget gigantesque dédié à la production de produits dérivés et une énorme base de fanatiques (comme Star Wars ou Star Trek). Tu as le choix ;)

Pour te rassurer, les gens adorent se perdre dans un monde alternatif, et dès que l’expérience est agréable, ils font un effort pour y adhérer. L’histoire est même généralement secondaire :(

SF ou fantasy ton univers?

AlexFG a dit...

Fantasy, avec une composante cyberpunk. Étonnement, l'idée de roman qui m'a inspirée tient plus de Georges Orwell (et son magnifique Animal Farm) que des caractéristiques de mon univers.

Je lie mes posts les plus intéressants sur mon Facebook, couvrant entre autres la base de cette mythologie avec mes "Treatise on the soul", si tu es intéressé. Le tout est encore à l'état embryonnaire, mais j'aime la forme que ça prend.

Écrit à partir de mon cellulaire.