2/20/2011

Il faut vivre

giselle

Je suis allé voir Giselle à la Place des Arts, vendredi soir.


Je ne vais pas faire mon critique radiocanadien et vous résumer un spectacle déjà passé, que vous n’aurez plus la possibilité d’aller voir, mais plutôt vous faire part d’une réflexion que ce ballet m’a inspirée.

Je n’avais jamais vu de ballet auparavant. Je croyais sans doute que c’était un spectacle ennuyeux, bien que ce genre de réflexion ne me ressemble pas (ou plus?) Et c’était un peu en dehors de mes moyens. Peu importe, ma blonde les adore, et c’était son anniversaire et elle mérite ce qu’il y a de mieux. Giselle tombait à point nommé. D’abord parce que le livret est fantastique (comme dans «le genre fantastique»), une histoire de fantômes écrite par Théophile Gautier, un de mes auteurs favoris (on ne se refait pas). Puis ma curiosité a été piquée, à ma petite honte, par l’épisode de la série Angel qui tournait autour de ce ballet. Enfin, la raison la plus importante de toutes, je n’avais jamais vu de ballet.

Il faut vivre, c’est une évidence. Mais je ne suis pas trop le genre à me morfondre en pensant à toutes ces expériences que je n’ai pas eues, tous ces pays que je n’ai pas visités. J’ai l’imagination, ma meilleure amie et ma plus sûre alliée. Mais l’imagination ne suffit pas toujours pour écrire. L’écrivain est une sorte de peintre et sa boîte de couleur, c’est son expérience. C’est un cliché. Les auteurs font des mais redoutables, toujours prêts à fourrer leurs relations dans leurs romans, et souvent sous un jour peu flatteur. Utiliser ce qu’on a vu, parfois ce que l’on nous a raconté, pour atteindre l’écriture vivante, c’est un procédé si important que les écrivains en abusent souvent. Sauf, semble-t-il, dans la littérature dite «de genre».

Car il y a un piège, dans la littérature (dite) de genre. Celui de s’en remettre entièrement à son imagination pour tout l’univers. C’est surtout vrai dans le cas de la science fiction et, a fortiori, le fantasy. Et surtout chez les jeunes auteurs, dont l’expérience est par définition limitée, mais certainement pas exclusivement. On en trouverait aussi des exemples dans un sous genre de fantasy, la littérature de matantes, encore peu documenté. Les symptômes sont nombreux et variés: ton généraliste, parfois didactique, personnages exagérément typés, influence marquée de quelques auteurs bien connus (généralement Lovecraft, Tolkien ou King). Diagnostic, une vie trop souvent vécue à travers les livres. C’est un travers que je connais bien, parce qu’il m’a affecté. J’espère en être sorti indemne, mais je crains toujours une rechute.

Alors, comme je le racontais, je n’avais jamais vu de ballet auparavant. Il me fallait trouver un cadeau pour ma blonde, celui-là était (trop) cher pour mes moyens, mais je me suis dis qu’il fallait vivre cette nouvelle expérience. Que je ne pourrais jamais parler de danse, raconter un ballet si je n’en avais jamais vu.Qu’il y aurait là beaucoup d’images, beaucoup d’impressions, qui pourraient nourrir mes écrits futurs. Et j’avais raison. Les danseuses incarnant les wilis, qui se déplaçaient sur la pointe des pieds, paraissaient glisser d’un côté à l’autre de la scène. Et parfois, quand elles assistaient, immobiles, à la danse d’Albrecht, on auraient dit qu’elles étaient peintes sur le décors.

Une autre réflexion m’est venue à la lecture de A Game of Throne. Il y a la recherche, aussi. Certains auteurs croient qu’ils n’ont pas de recherche à faire puisqu’ils écrivent à propos d’un monde totalement imaginaire. Cela donne des romans consternants. Ne se rendent-ils pas compte que leurs univers sont, presque toujours, inspirés de périodes historiques réelles, et que se documenter sur ces périodes ne pourra que rendre leur écriture plus riche? Que leurs personnages ont des talents, qui aux armes, qui en alchimie, qui en astrologie, dont ils ne peuvent rendre compte sans avoir creusé un minimum la matière? Mais la recherche ne suffit pas. Un exposé des mœurs des temps anciens, aussi instructif soit-il, ne constitue pas en soit un bon récit. Je pense au roman de loups-garous Wariwulf de Bryan Perro, chargé de longs exposés didactiques sur les civilisations anciennes, qui n’apportent aucun éclairage sur les personnages, aucun support à l’ambiance et ne font que ralentir le récit. Contrairement à A Game of Throne, pour donner un autre exemple de fiction soigneusement documentée, la recherche n’apporte pas de crédibilité, de souffle, de vie. Je pense donc que l’expérience réelle de la boue, des saisons, du travail, de la joie et de la misère, sont nécessaires à une véritable écriture.

Beaucoup d’auteurs ont vécu dans les livres, et cela se sent Leurs univers sont des résumés, appauvris, de ceux des maîtres qui les ont marqués, parfois des films qu’ils ont aimé. Chez les jeunes, c’est compréhensible et excusable. Chez les autres… c’est dommage. Nos écrits viennent de notre matière. Nos rêves, nos craintes, nos influences bien sûr, et nos expériences, surtout.

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