3/29/2011

L’art d’abandonner un livre


Je termine de moins en moins les livres que je commence. Juste cette année, j’en ai déjà abandonné trois. Je ne dirai pas lesquels. Ils sont tous québécois, et le milieu est si petit! Mais je ne laisse pas que les livres québécois, loin s’en faut. C’est surtout parce que j'en ai acheté plusieurs, simplement pour encourager un auteur, découvrir une petite maison d’édition, rattraper un retard. Il n’y a pas que les jeunes et leur prose truffée de gros mots ridicules, leurs textes de fantasy bourrés de québécismes ou d’angliscisme innocents, il y a aussi les maîtres et leur prose soporifique appliquée sur une intrigue qu’il faut deviner, presque inventer à leur place. Et les auteurs anglosaxons, avec leurs recettes appliquée avec une rigueur militaire, qui écrivent en imitant les best sellers de la même manière qu’un puceau fait l’amour en imitant les films pornos. J’en ai marre. Le monde est rempli de bons livres, je vais me consacrer à ceux là.

J’ai abandonné un livre dans le dernier chapitre. C’est trop tard. J’ai lu une triste histoire de vampires à l’héroïne irritante (vous connaissez déjà l’histoire: un vampire beau et ténébreux tombe amoureux sans raison apparente d’une connasse sans confiance en elle) jusqu’à la page dix-sept. C’était trop tard. Quand le livre est mauvais à la page un, il s’améliore jamais. Pire: il empire parfois, au point de causer de terribles déceptions. Cela arrive plus souvent aux auteurs confirmés; je crois que c’est à cause des à valoirs et des délais. Il y a des livres que j’aurais dû abandonner au quatrième de couverture — que je ne lis presque jamais. Et, comme je l’ai déjà dit, je le lis plus les livres à la typographie douteuse.

Pour le bénéfice des auteurs qui, à défaut de bien faire leur métier, veulent à tout prix que je souffre leur prose jusqu’à la fin, voici quelques signaux qui me feront clore les pages à coup sûr.

Les québécismes (surtout fautifs) dans un univers de fantasy.

La grosse femme d’à côté combat les dragons, non merci. Les gens ne se «pratiquent pas» à danser, et les princes ne peuvent pas «tomber en amour» avec les princesses (voir les anglicismes, plus bas).

Ennemis jurés

Les «bordels de merde» (surout dans un contexte québécois). Si vous voulez faire viril, attendez d’avoir du poil. Si vous cherchez à épicer votre polar, lisez un peu San Antonio, et recommencez après votre dépression.

Les anglicismes

Et surtout les calques. Ça suggère une culture cantonnée à la télé américaine. Une fois pour toute, ça n’existe pas la «fabrique de la réalité». Les gens dans un débat ne tente pas d’établir leur «point». «Faire du sens» c’est ridicule.

Les cascades

Rien de plus pathétique que de voir un auteur minable mettre toute ça semblance dans son personnage (travail de merde, généralement étudiant, avec une amie d’enfance à laquelle il n’a jamais osé avouer son amour), pour ensuite lui donner des qualités physiques improbable et lui faire exécuter des sauts périlleux arrière sans justification. Ça s’appelle de la compensation, ça se sent tout de suite et ça ne sent pas bon.

Les répétitions

Celle là, j’ai tendance à la pratiquer. Tout de même, si un type meurt happé par une ambulance (ironique), est-il nécessaire de me dire que le conducteur n'avait pu arrêter sa machine à temps? Que la victime n’avait pas vu l'ambulance ni entendu sa sirène? Que les ambulancier ne sont pas parvenu à le sauver? Et de me donner une tonne de détails superflus le paragraphe suivant, et l'autre après?

La trop grosse malédiction tragique

Si vous voulez que vos vampires roulent en voiture sport, sortent le jour et survivent avec du sang d'animaux tout en profitant de l'éternelle jeunesse, arrangez-vous aussi pour qu'ils ne viennent pas nous bassiner avec leur «malédiction»!

3/26/2011

A Clash of King — critique envieuse


Je n’ai pas attendu très longtemps avant de me précipiter au Chapters pour acheter A Clash of Kings, la suite de A Game of Throne. Le piège à suspens était bien tendu, il faut dire. Situations frustrantes, conflits nombreux, incertitudes à toutes les fins de chapitres, personnages attachants... Tous les ingrédients de la recette étaient là, et je suis tombé dans le panneau.

Mais ce serait malhonnête de résumer A Game of Throne (ou sa suite) à une recette bien appliquée. Les romans vont beaucoup plus loin, nous présentant un univers fascinant et cohérent. Chaque aspect du roman est d’une profondeur insondable.
Si la recette de cette deuxième partie est la même que celle du premier, le récit est en revanche bien différent. Alors que le premier tome reposait sur les intrigues et les cachoteries, le second ajoute les batailles et les assassinats (bon, le premier en avait aussi, mais beaucoup moins).

Si le fantastique était presque absent du premier tome, il revient graduellement à travers le deuxième livre. D’abord par la présence d’une comette rouge sang dont la forme évoque une épée, signe que chaque parti interprète à sa manière. Ensuite par les dragons de Dænarys, dont l’influence s’exerce même sur les alchimiste de King Landing. Par Bran et son frère Jon également, dont le troisième œil commence à s’ouvrir et qui arrivent à posséder leurs loups, voir et sentir le monde à travers eux. Par l’action maléfique d’une inquiétante prêtresse rouge et son culte d’un dieu unique et jaloux. Enfin, par les forces redoutables qui se rassemblent au nord, prêtes à fondre sur les sept royaumes, et face à laquelle seule une poignée d’homme se dresse. On constate alors avec plaisir que Martin nous propose un monde où la magie réapparaît, plutôt que celui ou elle disparaît (cliché tristounet emprunté par les imitateurs de Tolkien).

On notera un nouveau personnage point de vue, Davos, personnage intéressant que sa loyauté inébranlable le fait témoin impuissant des dérives de son roi.
Il y a certes quelques aspects que j’ai moins appréciés. D’une part, Martin abuse toujours des séquences de rêves. Si certaines sont importantes (les rêves où Bran devient un loup, ou les rares rêves prémonitoires), elles sont généralement inutiles, et toujours longues. À cela s’ajoute l’interminable (un chapitre presque entier)séquence hallucinatoire de Dænaris, à laquelle je n’ai personnellement rien compris.

La recette, efficace, est responsable de quelques incohérences légères. Parfois, un chapitre se termine par un coup de théâtre difficile à croire, et qui n’a d’autre fonction que de terminer le chapitre sur un coup de théâtre. On apprendra plus tard que c’était une erreur d’un des personnage, que la réalité est tout autre, et l’écrivain perd de précieuses lignes à justifier ce retour forcé à la réalité. Hum! Il faudrait peut-être ne pas abuser de la recette à suspense, George.

3/23/2011

Crimson text — la police idéale pour un roman?

Complémentaire à mon billet sur le choix d'une police de caractère pour un roman, j'ai découvert aujourd'hui une autre fonte disponible en licence ouverte, ce qui signifie que quiconque peut la télécharger et l'utiliser. C'est le Crimson Text.
Inspirée des excellent travaux de Robert Slimbach (un des mes créateurs de fontes favoris), elle se veut la fonte idéale pour les livres. Je l'ai testée, et je dois dire que c'est mission accomplie. Je n'hésiterais pas une seconde à l'utiliser moi-même. Elle comporte trois graisses, d'excellentes petites capitales et de magnifiques italiques. L’auteur prévient que les approches ne sont pas encore au poil (il dit «abysal») et j'ai constaté que, en effet, il reste du travail à faire. Mais en format texte courant, les problèmes sont presque invisibles. Ne l'utilisez pas à plus de 14 points à moins d’être prêt à régler les approches à la main.
L’œil de cette fonte est particulièrement réduit, ce qui signifie que vous devrez rajouter un point au corps et utiliser une hauteur de ligne un peu plus serrée. Les contraste entre pleins et déliés sont faibles. Elle est parfaite pour l'impression numérique ou les impressions de qualité, mais il existe de meilleurs choix sur papier journal.

Rouge de printemps

Voici une petite manipulation photographique que j’ai réalisée aujourd’hui pour annoncer la circulaire de printemps.


Pour ceux que cela intéresse, la photo de base est ici :
Coupe de vin sur stock.xchng

3/22/2011

Hobo With a Shotgun — lendemain de première

Bon, je peux enfin faire mon vrai critique et parler d'un film qui n'est pas encore largement distribué.

J'ai eu le bonheur d’obtenir des places pour voir Hob With a Shotgun.
Avant d'en parler plus longuement, voici le preview. Attention, ça saigne.

Heureusement que les scènes les plus violentes ne sont pas dans le preview.

Voici, après Machete avec qui on ne peut que trouver quelques points communs, un autre vrai film qui suit une des fausses bandes-annonces du duo cinématographique Grindhouse. Le faux preview en question est ici:


Heureusement qu'ils ont réussit à avoir Rutger Hauer entre temps. Car oui, pour la plus grande joie des petits et surtout des grands, notre bien aimé chef des répliquants de Blade Runner tient le rôle titre.
Le film donc, entre autres mérites, présente Rutger Hauer dans le rôle d'un sans-abris à la conscience citoyenne, qui amasse difficilement son pognon dans le but d'Acheter une tondeuse à gazon. Malheureusement pour lui, la ville d'Halifax est un peu plus violente que dans les prospectus, et il se voit contraint de se payer à la place un fusil à pompe (aux munitions apparemment inépuisables), avec lequel il entreprend de «livrer la justice, une balle à la fois». Les méchants ne tarderont pas à réagir, jusqu’à faire appel au Plague, une organisation de tueurs blindés comptant sur son tableau de chasse Jésus, Jeannne d'Arc et le Lapin de Pâques (entre autres).

Le film ressemble à un mélange entre Dirty Harry et Brain Dead. L’outrance est bien sûr au rendez-vous, mais force est de constater que la qualité est bien là, tant au plan de l'interprétation (chez les interprètes principaux, les figurants et en particulier les victimes ont tout l'air de bien s'amuser) que de la direction photo. Décors, accessoires, costume, tout sent vrai. Même les dialogues grandiloquents et les envolées lyriques sont parfaits. Au point qu'on se surprend à y trouver quelques vérités, parfois émouvantes.

Est-ce trop violent? J'ai parfois détournée le regard, ce qui est pas mal, mais il y a ici un décalage bienvenu par rapport aux films décérébrés de la tendance torture porn qu'on nous livre ces temps scie (avez-vous saisi le jeux de mots?) Mais soyez prévenu: ça saigne beaucoup, et tout le temps.

Donc, si vous avez aimé Machete, Brain Dead ou Bag Man, courrez voir cette petite merveille. D'autant qu'elle a été en partie financée par vos impôts.

3/19/2011

Typographie: un peu de vocabulaire

Dans ma série d’articles sur la mise en page de romans (ou d’autre livres de fiction), j’ai volontairement considéré que mes lecteurs étaient des professionnels du graphisme, qui cherchaient une référence en français sur la mise en pages spécifique des livres de fiction. Aussi, j’ai évoqué certaines notions de base de la typographie sans les expliquer.

Cependant, pour être tout à fait honnête, je sais que la clientèle cible de tels articles sont des non-professionnels. Je crois sincèrement que c’est déplorable et que la mise en pages fait partie d’un métier difficile et trop souvent dévalué. Mais les auteurs autoédités et les microéditeurs continueront de faire leur mise en page eux-même, pour les mêmes raisons que je n’embauche pas de professionnels pour réviser mes manuscrits: le fric que ça me coûterait.

Je me propose donc de faire un petit survol des notions de bases, nécessaires à la compréhension du métier.

Cet article a déménagé. Vous pouvez lire Typographie : un peu de vocabulaire sur le nouveau blogue de Philippe Roy, les Chemins Obscurs.

3/15/2011

Édition d’un roman : la fine typographie

Cet article fait partie d’une série consacrée à la mise en page d’un livre de fiction, roman ou recueil de nouvelles.

Ce texte utilise le vocabulaire de la typographie. Si vous craignez de ne pas tout comprendre, je vous suggère le petit résumé que j'en ai fait.

Les articles précédents portaient sur les aspect les plus visibles de la mise en page d’un livre. Ils présentaient des normes importantes; manquer à l’une de ces normes défigure immédiatement le texte. Mais il y a des aspects moins évidents à la typographie, que des lecteurs, même avertis, sont peu susceptibles de détecter au premier regard. Il s’agit de ce que j’appelle la fine typographie.

Je ne suis pas aussi pointilleux qu’on pourrait le supposer à la lecture des articles précédents (bien que je considère qu’être pointilleux est une nécessité dans mon métier, et devrait aussi l’être dans celui d’écrivain ou d’éditeur). Je néglige régulièrement la fine typographie dans le texte courant que j’ai à monter, pour la simple et bonne raison que mon temps est limité, et que personne, pas même moi, n’est en mesure de constater à la volée qu’une espace fine est présente ou non. En fait, je vous ficherais bien la paix avec ces aspects si ce n’était d’une simple réalité: bien des gens semblent croire que (petit a) la typographie se limite à la fine typographie et (petit b) ils en connaissent les règles. Il y a toutes sortes de sites qui donnent des conseils, le plus souvent à tort et à travers, et surtout à propos des espaces. Résultat, les monteurs perdent un temps fou à respecter des règles inutiles ou erronées qui n’aident en rien la présentation de leur texte.

Quelques malentendus sur la typographie fine

Espace avant la ponctuation, quelle est la règles?

Quelques sites vous donnent un truc: espace de ponctuation double (comme !, ? ou ;) égale espace avant (certains, conscientieux, ajouteront «insécable» pour faire croire qu’ils savent de quoi ils parlent), dans les autre cas (un point ou une virgule, par exemple) pas d’espace. Hum!

Machines arrières toutes, s’il vous plaît.
Il s’agit là de normes françaises (comme dans France) qui s’appliquent au traitement de texte. Il n’y a rien de mal à être Français mais, chauvinisme à part, je préfère les règles québécoises en ce qui a trait au traitement de texte. Quant il s’agit d’imprimerie, je préfère les règles, les vraies.

Vous ne devez pas baser votre mise en page sur des pis-aller construits pour pallier les manques des traitements de texte (et surtout pas en fonctions des normes caduques de la machine à écrire). Vous utilisez un vrai logiciel me mise en page, non? Alors utilisez les vraies normes. Vous les trouverez dans le Ramat de la typographie, que je vous recommande.

Le seul signe de ponctuation qui nécessite une espace avant lui est le deux points. Il s’agit généralement d’un espace d’un quart de quadratin, qui aura la particularité de ne pas s’étirer si on justifie le texte (ce détail a son importance, comme on le verra).

Les autres «caractères doubles» pour continuer à utiliser cette nomenclature arbitraire, peuvent être utilisés avec une espace fine (la valeur de l’espace fine varie entre le quart et le sixième de quadratin). Comme le quart de quadratin, l’espace fine ne grandira pas en cas de justification du texte. Cela a son imporance: ainsi, le signe de ponctuation reste visuellement attaché à la phrase à laquelle il appartient.

Malheureusement pour l’espace fine, les traitements de texte ne l’admettent pas. Dans les faits, à la taille d’un texte courant, l’espace fine est si difficile à remarquer que je l’emploie rarement. Si je devais monter un livre, je le ferais certainement, à l’aide de la fonction «recherche-remplacer». Mais si vous décidez de passer outre, vaux mieux pas d’espace du tout qu’une espace standard.

Car l’espace est votre ennemie, bonnes gens! Souvenez-vous de la justification et de ses pièges. Un «;» flanqué de deux espaces, prêtes à s’élargir au moindre caprice, attire les lézardes comme un paratonnerre attire les éclairs.
Notez que la même constatation est vraie pour les espaces qui bordent l’intérieur des guillemets: mettez des espaces fines, ou pas d’espaces du tout.

Et les fins de phrases?

Quelques règles restent héritées de l’ère maudite des machines à écrire. Ce sont maintenant des erreurs. Heureusement, elles tendent à se raréfier, mais elles ont encore leurs partisans enragés. Une de ces règles les plus tenaces est celles des deux espace après une phrase. C’est un vestige détestable, aussi désagréable qu’une ceinture de chasteté. Il ne faut jamais mettre deux espace côte à côte. En quatorze ans de métier, je n’ai jamais vu une exception à cette règle. Tiens, faites-tout de suite un petit «rechercher-remplacer» pour vous en débarraser.

Autre vestige des machines à écrire: le souligné

Le souligné est un pis allé utilisé pour remplacer l’italique à l’époque de la machine à écrire, incapable de les reproduire. Il est intrusif, coupe les jambages, alourdi le texte et a perdu toute raison d’être. Il doit être banni. Je n’en ai jamais vu dans un livre de fiction, même les plus mal montés, mais on ne le répètera jamais assez.

Fausses apostrophes, faux guillemets: le danger vous guette

Si, effrayé de bon droit par les tonnes de considérations que je vous assène, vous décidez de confier la mise en page de votre livre à un professionnel, je vous suggère le teste suivant: demandez-lui de taper une apostrophe sur son clavier. S’il réussit, il est probablement bon. S’il échoue, c’est un minable et ne l’engagez surtout pas, même pour tondre votre gazon.

«Mais comment ne pas réussir à taper une apostrophe?», vous demandez-vous. C’est pourtant juste là, au-dessus du point sur le clavier. Ba non. Encore une chiure qui nous vient de la machine à écrire. La véritable apostrophe typographique est une virgule en hauteur, pas une barre droite complètement verticale. Il y a une manière de la taper avec votre clavier en faisant des nœuds dans vous doigts (majuscule-commande-è sur les macs). InDesign se fera un plaisir de vous faire un remplacement automatique (si le graphiste de tout à l’heure tapait dans InDesign, ça compte pas, mais donnez lui un bon point pour le choix judicieux de logiciel). Et si votre texte en est truffé (comme les miens), un petit rechercher-remplacer est de mise.
Ne le négligez pas. Les faux apostrophes sont un signe très sûr de typographie du dimanche, en particulier dans les passages en italique. Je n’achèterai jamais un livre montée avec des fausses apostrophes.

Vous verrez de ces faux-apostrophes un peu partout. J’en ai déjà vu un de deux pieds de haut sur un panneau routier, dans une phrase composée en scripte, ce qui est un comble!

Les mêmes remarques s’appliquent aux guillemets.

Les dialogues

Il y a trois méthodes courantes pour présenter les dialogues. La première, traditionnelle, est d’ouvrir la première réplique avec un guillemet ouvrant, marquer les changement d’interlocuteur par un tiret et fermer la dernière réplique par un guillemet fermant. C’est ma préférée, parce qu’elle me permet d’insérer des répliques au sein d’un paragraphe, lorsque je veux apporter une forte unité entre les mots et leur contexte (le plus souvent psychologique).

La deuxième est de marquer chaque réplique par un tiret, sans utilisation de guillemet. Chaque réplique exige alors son propre paragraphe. Elle est très populaire, mais elle a l’inconvénient de ne pas permettre des répliques de plusieurs paragraphes.

La troisième est d’introduire chaque réplique entre ses propres guillemets, le changement de voix correspondant au changement de paragraphe (en général). C’est la méthode la plus souple, mais pas nécessairement la plus évidente pour le lecteur. Les livres de la série «A Song of Fire and Ice», que je lis présentement, utilisent cette technique, et j’en ai vu plusieurs exemples dans des livres en français également.

Alors, laquelle choisir? La réponse est simple, claire et limpide: vous ne devez pas choisir. Le choix appartient à l’auteur. La manière de présenter les dialogues influence le texte. Si une intervention est exigée, elle doit se faire à la révision de copie, avec l’éditeur et l’accord (en fait, la participation, puisque ça implique une réécriture) de l’auteur. Je le spécifie, parce que j’ai déjà vu une revue amateur «corriger» mes dialogues en utilisant leur manière préférée, sans me demander mon avis ou même me le signaler, et j’en ai éprouvé une certaine irritation.

Donc, à moins que vous soyez l’auteur, ne touchez pas à la méthode de présentations des dialogues.

Néanmoins, les dialogues devraient être présentés de manière cohérente à travers tout le livre.

Lorsque le tiret est utilisé, ce doit-être un tiret quadratin, et non un trait d’union. C’est une règle connue, et je n’ai pas encore vu de maison d’édition y manquer. Par contre, j’ai déjà vu un roman autoédité utiliser deux traits d’union (--) à la place, ce qui est un pis-aller hérité, encore une fois, de la machine à écrire. Les maisons d’éditions le recommandent, faute de mieux, dans les manuscrits, sans doute parce qu’il est facile d’exécuter un chercher-remplacer avec un trait double, alors que c’est plus délicat avec un trait simple. Je sais que bien des traitements de textes (tous ceux que je connais) font le remplacement automatique des deux traits par le tiret quadratin, alors il n’y a pas de raison de s’en priver.

Le tiret doit commencer après un alinéa normal, comme spécifiés dans un autre article. À ma connaissance, seule la maison JKA commet l’erreur d’omettre l’alinéa des répliques.

De manière usuelle, lorsqu’une réplique s’étend sur plus d’un paragraphe, le nouveau paragraphe commence par un guillemet ouvrant, sans guillemet fermant. Lorsque un autre dialogue est contenu dans le premier, chaque ligne commence par un guillemet ouvrant en typographie classique. C’est une instance rare (je ne l’ai rencontrée que dans les aventures de Sherlock Holmes) qui pose quelques problèmes en PAO, et elle n’est pas solidement ancrée dans les normes. Si vous avez à vous y frotter, référez-vous aux manuels (je crois que le Ramat en parle) tout en maudissant l’auteur qui emploie des procédés aussi tordus.

La réalité n’est pas suspendue à l’approche d’un dialogue. Donc pas de saut de ligne avant et après (en fait, je dirais jamais) ou d’invention de nouvelle règle typographique farfelue.

Les ligatures: dura lex, sed lex

Les «œ» comme dans «œufs» les «æ» comme dans «curriculum vitæ», aucun logiciel ne vous les fera automatiquement, et les correcteurs orthographiques vont les ignorer. Ils sont malgré tout obligatoires. Heureusement, ce sont des instances assez rares. Un petit «rechercher-remplacer» (sélectif, par pitié) de deux minutes devrait vous permettre de faire le tour.

Il faut aussi spécifier le cas particulier des «fi» et «fl». Une fonte complète devrait comporter des ligatures pour ces deux lettres afin d’éviter les chevauchements disgracieux. Veillez à ce que la vôtre les comporte, ou changez-en. Si c’est le cas, votre logiciel de mise en page devrait les activer automatiquement.

Le piège des faux-styles

C’est une des chausses-trappes les plus communes de la typographie. Les styles de caractères (gras, italiques, petites capitales) sont des caractères dessinés à part, par des créateurs attentifs aux moindre détail. Les polices de qualité en contiennent parfois un grand nombre. Mais lorsque ces styles ne sont pas présents pour une police donnée, certains logiciels de qualité inférieure (j’entends ici QuarkXPress, Scribus et les traitements de texte en général) vous les inventer sournoisement. Les gras seront simulés en rajoutant une quantité égale de noir tout autour de la lettre, les italiques seront simplement des romaines penchées de force et les petites capitales... Pour les petites capitales, c’est le massacre. En prenant simplement les majuscules normales et en les rapetissant, le logiciel crée un amalgame incohérent où la majuscule est deux fois plus massive que les minuscules, et où ces dernières sont trop étroites par rapport au véritable dessin qu’un petite capitale mérite. Pour un œil non averti, ces maltraitances peuvent passer pour normales. Elles sautent immédiatement aux yeux de quiconque a un minimum d’expérience. Voyez plutôt:

Cliquez sur l’image pour la voir avec les proportions réelles.

On voit immédiatement sur cette image à quel point les approximations des logiciels ne sont pas fidèles à l’original. Le faux gras ressemble à une tache, l’italique est aussi différent que possible (regardez les «a», très caractéristiques) et les petites capitales sont disproportionnées et fragiles, bien loin des dessins délicats de l’original.

Si les gras sont rarement employés en fiction (en tous cas dans le corps de texte), les italiques sont généralement essentiels. Quand aux petites capitales, il s’agit d’un raffinement hélas assez rare. Vérifiez toujours, avant d’employer un de ces styles, que la police de caractère que vous utilisez les comporte.

3/06/2011

Autoédition et livre numérique — mon avis

J’ai un talent incroyable pour me sentir coupable.

Récemment, j’ai publié un article sur un phénomène de l’autoédition numérique, Amanda Hocking. J’ai aussi réalisé une série de billets sur la manière de mettre en page son livre de fiction, et je ne suis pas assez naïf pour imaginer que la majorité des gens qui le liront sont des auteurs qui désirent opter pour l’autoédition. L’autoédition est rendue facile par l’essor du livre numérique, palpable essentiellement sur le marché américain, mais encore embryonnaire en francophonie. Je me montre assez critique sur la réaction des éditeurs et des libraires face à ce marché, que je considère irréaliste, contre-productive et même suicidaire. Alors, est-ce que j’endosse totalement cette nouvelle avenue?

Le rôle des maisons d’édition

Le discours sur l’autoédition numérique est devenu une mode, qui balaie Internet depuis quelques semaines. Elle le fait par le relais de blogues d’informations qui gardent une certaine neutralité (j’espère en faire partie) mais aussi par des évangélistes, essentiellement ceux qui ont quelque chose à y gagner (souvent des professionnels tout à fait sérieux, je n’en doute pas). Les maisons d’éditions restent prudemment en retrait, alors qu’elles pourraient défendre leurs terres. Elles ne le font pas, et c’est normal. Premièrement, elles n’ont rien à craindre. Les affaires vont bien, elles continuent à être assaillies par plus de manuscrits qu’elles ne peuvent en traiter (sans parler d’en publier) et la terrible vérité est qu’elles disposent encore d’un accès au marché que les auteurs autoédités n’auront jamais.

Il faut donc compter sur des gens comme moi pour venir les défendre, dire que leur rôle existe, que leur utilité est bien réelle, malgré leurs travers. Je ne le fais pas pour elle, mais pour tous les auteurs au potentiel évident qui craignent de soumettre leur travail et risquent de répondre un peu trop bien au chant des nouvelles sirènes de la distribution numérique.
Les maisons d’édition lisent des manuscrits. Ils en refusent la plupart, c’est vrai, et souvent sans donner leur motivations. Il arrivent qu’elles le font, en particulier en dehors des grandes structures commerciales, ces conglomérats constitués d’acquisitions successives qu’il est inutile de nommer. Elles en acceptent, aussi. Ces œuvres ont alors le bénéfice d’accéder à l’édition proprement dite. Qui débute par une relecture, la correction des fautes de français, l’analyse du récit. La correction peut paraître pointilleuse, l’analyse injuste.

C’est un peu ce qui m’a poussé à écrire ce nouveau billet. J’ai beaucoup fréquenté les blogues d’écrivains récemment. Ceux qui penchent vers l’autoédition y vont de leurs commentaires. «Les lecteurs achètent une histoire, pas une grammaire». «Les maisons d’édition refusent les manuscrits sans même les lire». Ces commentaires sont complémentaires, d’une certaine manière. Si vous vous fichez du français, il est normal que les éditeurs refusent de lire votre manuscrit. Non? En ce qui me concerne, je refuse désormais, je l’ai déjà dit, de même lire un livre dont la typographie n’est pas irréprochable. Il n’y a pas que les éditeurs qui refusent des livres: les lecteurs le font aussi.

J’ai eu peu de contacts avec le monde de l’édition, mais assez pour savoir une chose. La révision est essentielle. Même si les remarques sur le français paraissent pointilleuses, même si le correcteur d’épreuves ne comprend rien aux moteurs fins de nos intrigues, ou encore ne font vraiment pas partie de notre public cible, nécessairement plus indulgent. Une fois le manuscrit accepté et les révisions commencées, une analyse complètement à côté de la plaque aura toujours au moins le mérite de forcer son auteur à prendre du recul et à réfléchir.

Et j’inviterais les auteurs qui rêvent déjà à l’autopublication de réfléchir à la valeur d’un service de relecture. Si vous êtes incapable de le faire, contactez un service de relecture de manuscrits et demandez-leur. La vérité est que ça coûte plus cher que ce qu’il est probable que votre livre rapporte.
L’accès au marché, la distribution, voilà une autre valeur inestimable qu’offrent les maisons d’édition. Si vous croyez que le livre numérique a tout changé, c’est que vous lisez trop de site en anglais. En francophonie, la part de marché du livre numérique est de 8 % environ.

L’autre côté de la médaille

C’est là où les maisons d’éditions prêtent le flanc à la critique. Il semble qu’elles trouvent normal d’exiger le même prix pour une édition numérique que pour la version papier. Le consommateur croit, quant à lui, que les économies sur la distribution, l’entreposage, le transport et l’impression qu’apporte le livre numérique devrait se refléter sur le prix de vente. En ce qui me concerne, j’attends encore qu’on me prouve qu’il se trompe. D’autant que les prix s’écroulent sur le marché américain, et que la gloire des quelques cas de succès autoédités repose sur des prix minuscules, généralement sous les trois dollars.

Les maisons d’éditions et les libraires sont les grands coupables de la stagnation du marché du livre numérique. Ils craignent l’écroulement de leur modèle; ils ont raison, mais je ne crois pas qu’ils pourront l’éviter. Ils craignent l’effritement de leurs marges; je crois qu’ils ont tort, que des prix plus réalistes leur offrirait un meilleur chiffre d’affaires et la découverte de leurs auteurs par davantage de lecteurs. Ils craignent le piratage; à mauvais droit à mon avis. Les livres traditionnels se prêtent, se donnent, se vendent sur la marché de l’occasion, depuis l’invention de l’imprimerie, et le livre a survécu. Bien sûr, aucune de ces pratiques n’implique une reproduction simple et potentiellement à l’infini du livre, mais là encore, le piratage par les réseaux P2P n’implique que les auteurs les plus connus, puisque ces systèmes reposent par définition sur une base importante de fichiers partagés. La demande et l’offre s’y nourrissent mutuellement. Enfin, sur le marché japonais, où la demande du livre numérique a dépassé l’offre, les gens numérisent leurs livres eux-même. Le piratage est inéluctable. S’il n’atteint pas les livres québécois, c’est plus probablement parce que trop peu de gens ont envie de les lire, certainement pas parce que le livre numérique est encore marginal.

Quand le marché du livre numérique explosera

Les auteurs ont encore tout à gagner à proposer leurs texte à des maisons d’éditions, même quitte à essuyer refus sur refus. Et s’ils échouent souvent, ils devraient penser à réviser leur manuscrit avec un brin d’esprit critique avant de reprocher au monde de l’édition sa fermeture. De leur côté, les maisons d’éditions tiennent les clefs de l’édition numérique, et devraient mettre leurs craintes, les préjugés et leurs appétits de côté et en ouvrir la porte avant que les foulent ne se décident à les enfoncer (ce qui arrivera cette année ou l’an prochain).

En attendant, il est vrai que certains auteurs ne trouveront pas leur place sur ce marché et auront recourt à l’autoédition, qui est une option de plus en plus crédible. J’espère simplement, pour eux, qu’ils le feront en toute connaissance de cause, avec des attentes réalistes.

Un article (en anglais) sur le même sujet

3/04/2011

Quelle fonte choisir pour un roman?

La mise en page d’un roman ou d’un recueil de nouvelles n’est pas une tâche aussi simple qu’on pourrait le croire. Cet article porte sur le choix d’une police de caractères bien adaptée.

Lire la suite de Quelle fonte choisir pour un roman? sur philippe-roy.cheminsobscurs.com

3/02/2011

Living Without Religion - A Campaign by the Center for Inquiry

Voici un petit message positif.





De plus en plus, les athées se rendent compte qu’il est nécessaire de briser le silence. Car le silence est assimilé à la honte.


Il est nécessaire d’être prosélyte, parce que la religion est source de violence, de désarroi, d’immobilisme, de haine, de sexisme et que, par sa propre définition, les religions sont prosélytes.


Les religions sont la voie pavée d’or des escrocs les plus impitoyables, et ces criminels qui roulent sur l’or ont d’énormes moyens. Il est nécessaire de leur apporter tout le contrepoids possible.


Il est nécessaire de parler, parce que les prosélytes veulent nous imposer leur foi et leur loi, de l’hôtel de ville de Saguenay aux campagnes anti-avortement.

3/01/2011

Millionaire sans éditeur

Le livre électronique a vraiment démarré en trombes. 2010 est l’année qui l’a vu exploser. Pourtant, les éditeurs n’y vont qu’à reculons, imposant des DRM, exigeant le même prix que pour l’édition papier. Si bien que les auteurs commencent à les contourner.

Par exemple, une jeune Américaine, Amanda Hocking, qui écrit des histoires de... vampires. Elle en écoulerait près de 100000 par mois, en les vendant pour la plupart 0,99 $, certains allant jusqu’à la somme faramineuse de 2,99 $. Sans éditeur. Comme elle empoche entre 60 % et 70 % du prix de vente, elle peut se le permettre.

My Blood Approves: Misinformation & Corrections: "The internet is filled with misinformation. Some of that is about me. So, I'm going to set the record straight by saying a bunch of things ..."

Je suis un peu branché sur les nouvelles du marché, en ce moment, aussi je sais qu’elle n’est pas la seule. L’autoédition a le vent en poupe, grâce notamment à la démocratisation qu’a connu le domaine des lecteurs de livres électroniques. Je suis moi-même assez surpris de constater combien il est simple de lire sur un ipod touch.

Cependant, je ne crois pas que cela se transpose, pour l’instant, du côté francophone. Là, l’actualité se fait surtout le porte voix des dinosaures qui voient leur monde s’écrouler, et refusant obstinément d’évoluer. Mais d’après moi, on y arrivera bientôt.

En attendant, je vais continuer de suivre cette jeune auteure et, quand j’aurai une minute, je donnerai certainement une chance à ses livres. À ce prix là, on ne peut pas beaucoup se tromper.